Anicet_Le_porsUne tribune dans L’Humanité de l’ancien ministre communiste de la Fonction publique (1981-1984) en réaction à l’attentat contre Charlie Hebdo.

La sûreté et la résistance à l’oppression sont des droits de l’homme et du citoyen. Aussi des mesures de sécurité sont-elles nécessaires pour conjurer les violences faites aux biens, aux personnes et aux idées. Mais elles ne sauraient constituer des réponses durables et fondamentales aux maux dont souffre notre société en métamorphose, en décomposition sociale profonde, se traduisant notamment par une perte de repères idéologiques, politiques, moraux. Situation dangereuse, consécutive de l’échec d’un XX° siècle « prométhéen » que j’illustrais en 1993 par le titre d’un livre Pendant la mue le serpent est aveugle emprunté à Ernst Jünger.
L’une des manifestations de cette décomposition est la montée des dérives sectaires et des intégrismes (catholiques, islamiques dans la récente période, et d’autres) et les forces pour les combatte doutent à la fois de la nature des principes à défendre et des moyens à mettre en œuvre. Cela s’est traduit par des attitudes de faiblesse et de facilité dans la confrontation nécessaire des idées. Faiblesse dans la défense de la laïcité et du service public. Facilité dans la confiance exclusive en la loi et la réglementation pour combattre des manifestations qui ont leur source dans des mœurs, des cultures et des religions qui se réclament d’un ordre naturel supérieur au contrat social.

C’est ainsi que l’on a pu croire qu’il suffirait d’interdire par la loi le voile à l’école en 2004 pour assurer l’égalité homme femme dans l’éducation. D’autres signes identitaires ostentatoires ont surgi et le problème s’est déplacé sur la voie publique et il a fallu prendre une nouvelle loi contre le voile intégral en 2010. Les populations concernées ne pouvaient que s’en ressentir stigmatisées. Dans le même temps, il a paru de bon ton, aussi bien dans les juridictions que dans les partis de gauche, de penser pouvoir calmer le jeu en cédant sur les principes et en dénonçant les discriminations dont un ferme respect de la laïcité, notamment dans les services publics, serait la cause.
Ni la faiblesse ni la facilité ne pourront conjurer le danger. Une idéologie que l’on conteste se combat par une idéologie dont on a la conviction, le conservatisme par le progrès social, l’obscurantisme par la raison. Il s’agit d’un effort long et âpre qui justifie, par là, la liberté d’opinion et d’expression la plus complète et la plus résolue.

Anicet Le Pors : “Le primat de la raison”