livreMaireFrançoise Bouvier est maire (MRC) d’Offemont (Territoire de Belfort), auteur de « Maire : un combat de chien ! » L’Harmattan.

Marianne / 7 Novembre 2014 : Nos élus municipaux ont le blues. Françoise Bouvier résume assez bien leur état d’esprit : « L’intérêt de la fonction, la beauté et la grandeur du mandat ont fait long feu. La mode est à la technocratie, pas à la démocratie. Pourquoi, dès lors, des hommes, des femmes, choisiraient-ils une vie sous la mitraille de citoyens consommateurs ? »
Peut-on encore, par ces temps de disette, de choc et de rupture, avoir de l’appétence pour le mandat de maire ? Car, pour cet élu de proximité qui encaisse de plein fouet les dividendes de la grogne, c’est quotidiennement cymbales, tambour et trompette.La confiance dans le politique est bien écornée, car les abus de quelques-uns, qui écorcheraient un pou pour en avoir la peau, rendent la tâche de tous les autres bien difficile. C’est dans ce contexte délétère que le maire va tenter de résoudre la quadrature du cercle : afin de décider qui va financer le service public, il doit sans cesse arbitrer entre l’usager, davantage consommateur que citoyen, et le contribuable dont l’oursin dans la poche grossit avec le portefeuille. La résolution de l’équation est d’autant plus difficile que le lien entre l’impôt, dont on oublie qu’il est d’abord un geste solidaire et citoyen, et l’action publique n’est jamais fait. Quant aux usagers, que leur gourmandise rend oublieux de la note à payer, ils cultivent individualisme – chacun pour soi – et individualisation – à chacun ses choix. En clair, moi d’abord !

Ces tropismes ne facilitent pas la tâche du maire, qui doit assurer une communauté de destin républicaine à des populations, les unes barricadées dans un communautarisme qui exclut, les autres retranchées derrière un refus pathologique de voir leur environnement changer un tant soit peu, et rejetant, souvent avec violence, la réalisation d’un grand projet d’intérêt général qui dépasse évidemment les intérêts particuliers du quartier, de la commune où ils vivent.

Barquette de cerises sur le gâteau, le maire doit gérer l’apartheid urbain, les bandes de loupiots trop tôt déscolarisés, la drogue qui distille la violence, l’appât du gain facile qui, conjugué à l’absence de morale, autorise toutes les exactions, et, si la police est responsable de la sécurité des habitants et des biens, c’est au maire que la population demande des comptes ! Sans casque, sans bottes et sans illusions…

Pendant des décennies, le maire a pu oublier que le diable ne dort jamais. Il avait la fière conscience d’accomplir un travail utile. Dotant sa commune de services publics, l’embellissant, tenant tous les cordons à la fois, l’éducation, le sport, la culture, le social, la voirie, il était aussi le premier fournisseur d’emplois du bâtiment en décidant de 70 % des investissements publics, tout cela en pouvant se prévaloir d’une gestion irréprochable, qui a permis qu’aujourd’hui la dette des collectivités territoriales représente moins de 10 % de la dette du pays.

Mais l’Etat français, dans les rets de l’appareil bruxellois, admonesté par la Cour des comptes, courbe l’échine : il a décidé de passer une ceinture de chasteté aux communes, boucs émissaires commodes. Les dotations de l’Etat vont jusqu’en 2017 connaître une chute vertigineuse (diminution de 1,5 milliard d’euros en 2014, de 3,67 milliards chaque année en 2015, 2016 et 2017). Dans le même temps, l’Etat maintient des normes aussi dangereuses pour le budget que les termites pour la poutre, et poursuit sans ciller une politique de transfert de charges insupportable.

La légitimité démocratique que les élus tirent du suffrage universel fait l’objet d’une attaque en règle. Elle est contestée, en Europe et ici même, par des technocrates qui s’arrogent le droit de dire le bon et le bien : les élus des communes s’étranglent à la lecture des rapports de la Cour des comptes (le dernier a été rendu public le 14 octobre 2014) qui présument une mauvaise gestion locale. Les contraintes et les difficultés du terrain, Bruxelles et Paris ne les ont jamais vues que par le petit bout de la lorgnette. La Cour des comptes préconise donc, sans le dire, d’accentuer le passage d’une intercommunalité à une supracommunalité en augmentant les transferts de compétences et en encourageant de la voix la mutualisation des services, oublieuse que l’Etat l’avait interdite dans les premiers temps de l’intercommunalité…

De coups de rabot en coups de gueule, les « sachants » contraignent les maires à abandonner des pans entiers de leurs compétences, ce qui en faisait le sel, ce qui mobilisait les énergies et les passions. L’intérêt de la fonction, la beauté et la grandeur du mandat ont fait long feu. La mode est à la technocratie, pas à la démocratie. Pourquoi, dès lors, des hommes, des femmes, choisiraient-ils une vie sous la mitraille de citoyens consommateurs prompts à en faire, à la première contrariété, des poupées vaudoues, sachant que toutes les batailles ont été livrées et perdues ? Aujourd’hui, maire, c’est plus que jamais un combat de chien !

Mais qui a encore envie d’être maire ?