saminairPar Sami Naïr, Conseiller d’Etat honoraire et professeur de science politique / Libération / 29 décembre 2014
Le vieux préjugé selon lequel les avant-gardes sont toujours en avance sur les peuples vient d’être infirmé une fois de plus : en Tunisie, pays pionnier d’où a jailli l’étincelle qui donna vie au «printemps arabe», c’est la société civile qui, à sa façon, oblige les élites à se conformer à ses aspirations profondes. Scénarios : janvier 2011, exit Ben Ali ; vacance du pouvoir, appel à Béji Caïd Essebsi, vétéran du bourguibisme et laïque déclaré, pour diriger la période de transition qui s’ouvre et organiser des élections pour la Constituante ; octobre 2011, élections et victoire toute relative des islamistes d’Ennahdha ; longue période de transition ; les islamistes s’accrochent au pouvoir, refusent d’organiser comme prévu des législatives, prétendent islamiser les institutions, sont incapables d’offrir une orientation économique crédible, cependant que la société se mobilise contre eux, spécialement les femmes dont ils prétendaient changer le statut civil, et que des dirigeants démocrates sont assassinés par des tueurs aux ordres de groupes parallèles. Plus grave : l’islamisme salafiste militarisé apparaît au grand jour, clamant sa volonté d’instaurer une société théocratique. Ennahdha, complaisante, risque d’être dépassée sur ses franges. Le pays est en état de guerre civile latente. L’instabilité règne.Juillet 2013, changement de décor grâce au coup d’Etat du général Sissi en Egypte. Les Frères musulmans égyptiens, solide soutien des islamistes tunisiens, sont réprimés. Ennahdha comprend immédiatement le message et remet le pouvoir à un gouvernement de «technocrates» en attendant l’organisation des élections. Mais en face, les forces laïques, incapables de s’entendre, piétinent. Béji Caïd Essebsi, qui s’était placé à l’affût, saute sur l’occasion, étend les bases du parti Nidaa Tounes qu’il venait de créer et se lance dans la bataille en rassemblant la plupart des opposants aux islamistes.

Novembre 2014 : victoire de Nidaa Tounes aux législatives ; décembre, victoire d’Essebsi au second tour de la présidentielle : il devient le premier chef d’Etat arabe élu démocratiquement sur la base d’un programme civil moderniste, libéral et séculier. Aucune tromperie sur la marchandise. Mais si la victoire à la présidentielle est éclatante (55,68% contre 44,32% à son adversaire, Moncef Marzouki), elle ne signifie pas pour autant un chèque en blanc, car les électeurs avaient déjà instauré un subtil équilibre aux législatives, en ne donnant la majorité à personne. De bout en bout, la société civile tunisienne aiguille le processus démocratique.
Le nouveau président, conscient de cette nouvelle donne, est confronté à des défis redoutables. Plusieurs grands chantiers attendent des solutions urgentes : l’économie tunisienne est sinistrée ; panne de croissance, chômage massif, exclusion de la jeunesse (qui s’est massivement abstenue lors de ces élections), infrastructures dégradées, tourisme atone, investissements étrangers très faibles, investissements privés quasi inexistants, dette importante à échéance de 2017, absence d’aide internationale ; tout indique, comme nous l’a rappelé au cours d’un entretien le candidat Essebsi, que «la Tunisie devra d’abord compter sur elle-même pour se relever».
Comment le nouveau pouvoir affrontera-t-il ces défis ? La campagne de la présidentielle n’a pas répondu à cette question. Béji Caïd Essebsi cherchera à libéraliser plus encore l’économie, mais force est de constater qu’aucun programme d’envergure n’apparaît qui tracerait une orientation précise au-delà des bonnes intentions sur la «gouvernance» et la «restauration de l’autorité de l’Etat». Et ceci est vrai surtout de la question sociale, cause principale de la révolution de 2011, grande oubliée des programmes des uns et des autres, sauf celui du Front populaire de gauche, de Hamma Hammami. Le nouveau président devra donc à la fois chercher l’appui des milieux entrepreneuriaux et celui des syndicats. Synthèse rien moins qu’aisée.
Deuxième défi : l’instabilité politique. Il est clair que les deux principales forces – islamistes et modernistes – ont conduit ensemble, sur la base d’un accord tacite conclu lors de la rencontre entre Béji Caïd Essebsi et Rachid Ghannouchi à Paris en août 2014, le processus électoral. Les deux dirigeants ont fait preuve d’un sens aigu de la responsabilité. Mais tous les deux sont confrontés à des tendances polycentriques au sein de leurs organisations respectives. Ennahdha est menacée par une crise interne – certains parlent même de scission – dont la démission de son secrétaire général, l’ex-chef du gouvernement Hamadi Jebali, n’est qu’une prémisse. Une nouvelle génération islamiste émerge qui, sans remettre en question le magistère charismatique de Rachid Ghannouchi, veut jouer un rôle dans l’expérience démocratique en cours. Pour Rachid Ghannouchi, le défi principal est de savoir s’il parviendra à créer une sorte de «démocratie islamiste» comparable à la démocratie chrétienne européenne, porteuse, au-delà de sa référence religieuse, d’un véritable socle de valeurs démocratiques et modernistes. Tout à l’opposé, rien ne dit que les tendances extrémistes, avec lesquelles Ennahdha ne parvient pas à rompre clairement, vont accepter le jeu démocratique. En face, Nidaa Tounes n’est pas plus homogène : s’y mêlent des anciens venus du parti de Ben Ali, des représentants de mouvements associatifs, des milieux d’affaires et des personnalités en quête de responsabilités politiques : large spectre qui va des libéraux à la gauche modérée. En fait, le seul socle sûr pour Essebsi reste encore sa légitimité personnelle, incontestée. Il devra avancer rapidement, car les attentes sont fortes et pressantes.
Autre redoutable défi : le chaos libyen. Contrairement aux «nahdhaouis», qui étaient alliés aux Frères musulmans égyptiens, Essebsi déclare son intention, pour contenir l’islamisme armé qui règne en Libye, d’«encadrer stratégiquement» ce pays en s’alliant avec l’Egypte du général Sissi et l’Algérie tout en recherchant l’appui du Niger et du Mali au sud. C’est un changement radical – alors que les islamistes d’Ennahdha préféraient jouer les intermédiaires entre les diverses fractions islamistes. Les réactions très favorables de l’Egypte et de l’Algérie à son élection indiquent qu’un tournant va s’opérer dans la région, qui s’inscrit dans une «sainte alliance» contre «l’EI» incluant l’Iran, les pays du Golfe, l’Arabie Saoudite et même le Qatar (qui soutenait jusqu’à peu les Frères musulmans égyptiens et Ennahdha). Le nouveau président dispose de tous les moyens institutionnels pour gouverner. Et la révolution tunisienne est un motif d’espoir pour tous les peuples arabes. L’Europe, et tout particulièrement la France, doit enfin se mobiliser pour apporter à la Tunisie l’aide multiforme dont elle a besoin.

L’espoir venu de Tunisie