sorinRéseau CiViQ (Citoyenneté et Vie Quotidienne) avait invité David Cayla, professeur d’économie à l’université d’Angers, dans le cadre d’une Rencontre CiViQ à Saint-Berthevin (près de Laval, en Mayenne) le 1er décembre 2014.

Il était prévu qu’il intervienne sur le thème « Comprendre la mutation du capitalisme. Pourquoi la récession économique ? » Dans un premier temps, David a centré son propos sur la question de la crise de l’euro et de l’Europe, avant de répondre aux questions de ses auditeurs, très intéressés par la clarté de son intervention.
Voici un résumé de son intervention.Libéralisation financière et monnaie unique

Dans un espace où les titres financiers peuvent circuler librement (Acte unique*, 1986), la monnaie unique a permis de supprimer les risques de change. Plus rien ne s’oppose à ce que l’épargne allemande finance la dette espagnole et inversement. Et, c’est pareil pour tous les pays de la zone euro.
Avec l’euro, il n’y a plus de problème de change ni de financement. Tous les actifs financiers bénéficient de l’accroissement des liquidités. Toutefois, il est plus facile de libéraliser totalement la finance que de faire bouger les travailleurs. La finance est mondiale et le travail reste national.
Objectif : créer un grand marché financier européen qui améliore la liquidité des actifs financiers et donc réduit les coûts d’emprunt en Europe : (Etats, grandes entreprises, banques, ménages…).
* L’Acte unique était un ensemble de décisions de libéralisation totale à l’aide de directives en vue de démanteler les barrières physiques, politiques et fiscales faisant obstacle à la libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes (les quatre libertés fondamentales). Voir (Wikipédia) Acte unique européen. A la différence du Marché commun qui fondait la construction européenne au départ, l’Acte unique libéralise l’ensemble des facteurs de production. Il a ouvert le chemin au Traité sur l’Union européenne signé à Maastricht en 1992.
La dette française est possédée à 60 % par des non résidents. Les banques se refinancent facilement et l’Etat emprunte tout aussi facilement à des taux d’intérêt de plus en plus bas**.

La crise de 2009 est d’abord une crise bancaire, laquelle est issue de la crise des « subprimes » et de la faillite de Lehman Brother aux USA, ce qui crée un « credit crunch ». Ce qui est en cause, c’est le refinancement des banques. Voir (Wikipédia) : Resserrement du crédit.
La crise de 2009 affaiblit les finances publiques de tous les Etats européens. Baisse considérable du PIB en 2009 : Allemagne (- 5,1 %), France (- 2,7 %), Italie (- 5,5 %), Royaume-Uni (-4,4 %), Grèce (-3,3 %), UE à 25 (- 4,3 %), USA (- 3,5 %).
La baisse de l’activité a pour conséquence l’augmentation des dépenses publiques et la diminution des recettes, et, donc, la hausse des déficits publics.
** Evolution des taux d’intérêt des États européens (taux d’intérêt à LT de la dette souveraine dans la zone euro de juillet 2008 à février 2013).
Rendements sur le marché secondaire des obligations d’Etat à 10 ans émises par tous les gouvernements de la zone euro, sauf l’Estonie, la Grèce et Chypre, classés dans l’ordre décroissant des taux en février 2013. Source : BCE

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Jusqu’en février 2010 : moins de 5 % pour tous. Gros écarts ensuite. Le Portugal, au plus haut, à plus de 13 % en 2012, l’Irlande en 2011 à 12,5 %.
En février 2013 : 7 pays à 2,5-3 % (par ordre croissant : Allemagne, Luxembourg, Finlande, Pays-Bas, Autriche, France, Belgique) et 7 pays entre 4 et 7 % (par ordre décroissant : Portugal, Espagne, Slovénie, Italie, République slovaque, Irlande, Malte).
Quatre pays ont été contraints de faire appel à l’aide de l’Union européenne : la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne. Y avait-il des indices annonciateurs de ces difficultés ?
Comparaison de la situation économique de 8 pays en 2007 avant la crise (l’Allemagne, l’Espagne, la France, la Grèce, l’Italie, l’Irlande et les Pays-Bas) selon la croissance, la dette des administrations publiques, le déficit des administrations publiques, la balance commerciale et la balance courante (balance commerciale + transactions courantes et revenus). Source : Eurostat.
Ce qui est décisif, c’est la balance courante. Avant la crise de 2007, les 4 pays qui ont fait appel à l’UE avaient une balance courante fortement négative : la Grèce (- 14,6 %), l’Irlande (- 5,4 %), le Portugal (- 10,1 %) et l’Espagne (- 10 %). Pour la France et l’Italie, c’était légèrement négatif (-1 % et -1,3 %). L’Allemagne (+ 7,4 %) et les Pays-Bas (6,7 %) étaient très positifs.
Ainsi, la crise de financement en Europe n’a pas pour origine les déficits publics excessifs, mais un déséquilibre de la balance courante, lequel implique un besoin de financement. Or les déficits publics ne sont à l’origine, en général, que d’une faible part des besoins de financement d’un pays. L’essentiel de la dette d’un pays émane du secteur privé.
La dette des ménages est essentiellement liée aux prix de l’immobilier. La dette des entreprises est liée aux besoins d’investissement et à la croissance économique. La dette du secteur financier est liée à l’activité bancaire et à l’usage du levier financier par les banques. L’explosion de l’endettement national n’a donc pas la même origine pour l’Espagne, l’Irlande ou la Grèce.
L’évolution historique de la structure de la dette de l‘économie française (de 165 % du PIB en 1992 à 275 % du PIB en 2012), montre clairement que le début de l’augmentation se situe en 1999, date de la création de l’euro. Ce n’est pas l’Etat qui emprunte le plus. Ce sont les secteurs immobilier et financier, qui profitent des bas taux d’intérêt. L’évolution des actifs financiers de la zone euro le montre clairement.
Les stocks de titres obligataires dans la zone euro (en % du PIB), entre 1995 et 2012, montrent l’envolée de l’endettement du secteur financier (effet levier, produits innovants), qui passe au-dessus de l’endettement du secteur public à partir de 2005.
Le rôle de l’euro dans la crise européenne
En rendant moins cher le coût de l’emprunt, la monnaie unique a entraîné une très forte croissance de l’endettement privé en Europe qui s’est traduite par une très forte augmentation des prix de l’immobilier dans certains pays (France, Espagne, Irlande…) et par une très forte augmentation des dettes du secteur financier, poussée par l’allègement des règles encadrant les activités bancaires (politique de dérégulation financière).
En permettant une circulation plus fluide des titres obligataires, la monnaie unique a entraîné :
– Avant 2009 : une diminution des divergences des taux d’intérêt
– Après 2009 : une accentuation les divergences entre des États dont les dettes sont jugées moins risquées et qui attirent l’épargne européenne, et les États jugés risqués dont les titres obligataires ne trouvent plus d’acheteurs.
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Les crises financières sont le produit de déséquilibres réels dans les échanges entre deux parties de la zone euro.
Les zones économiques spécialisées dans l’industrie dégagent des excédents commerciaux. Les excédents commerciaux engendrent une épargne excédentaire. L’épargne finance les pays en déficit et nourrit la bulle financière.
Les balances commerciales en 2007 dans l’Union européenne (en % du PIB) et les taux de chômage montrent le grand contraste entre le cœur industriel de l’Europe (héritage du passé) et les pays périphériques. L’euro accentue les différences entre les deux. La crise est structurelle.
Pourquoi l’austérité n’est pas une solution
La menace déflationniste est présente. Depuis 2012, le taux d’inflation en zone euro est passé de 2,5 % à 0,5 %. La déflation a des effets sur la consommation, sur la production et l’investissement, sur les débiteurs. Ils sont d’autant plus négatifs que le pays a des prix rigides (les salaires, notamment). L’inflation est toujours bonne pour les débiteurs.
La logique de l’austérité peut-elle résoudre les problèmes financiers des Etats ? Ne risque-t-on pas d’aller vers une faillite souveraine ?
Austérité et industrie. Une récession ne produit pas des effets uniformes sur l’activité économique. L’industrie est particulièrement sensible à une baisse de la demande : Les produits industriels sont souvent des biens durables dont on peut reporter l’achat. Les entreprises industrielles fonctionnent à rendements croissants: une baisse de la demande se traduit par une baisse plus que proportionnelle des profits.
L’évolution de l’indice de la production industrielle, de 2009 à 2014 (indice 100 en 2009), montre de grandes divergences entre l’Allemagne (indice 125 en 2014) et la Grèce (80). Entre les extrêmes, l’Espagne et l’Italie (95), la France, le Portugal et le Royaume-Uni (105). En France, la consommation des ménages et les dépenses publiques ont continué d’augmenter. Le problème, c’est à partir de 2015.
Austérité et dette publique. A long terme, l’évolution de la dette publique est déterminée par trois composantes : le niveau des déficits accumulés, le taux de croissance, le taux d’inflation. Les politiques de rigueur ne contribuent qu’à la marge sur le premier facteur et impactent négativement sur les deux autres facteurs. Conclusion : les politiques de rigueur augmentent le niveau d’endettement public.
Les conséquences d’un défaut souverain. Le cas de l’Argentine en 2002. Les conséquences bancaires et financières. La « solution » de Frédéric Lordon. Croissance, inflation ou défaut: il faut choisir…
En Irlande, toutes les dettes des banques ont été reprises par l’Etat. En Islande, le système financier était totalement libéralisé. Ce sont les ménages britanniques et néerlandais qui ont été lésés.
L’expérience chypriote de 2013. Les déposants qui avaient des dépôts au-dessus de 100 000 euros ont subi des pertes. C’est cette méthode qui a été retenue par l’Union européenne pour le futur. Les Etats ne pourront plus payer. Le défaut souverain ne peut s’organiser qu’à l’échelle nationale. Il est cohérent de prélever sur des dépôts pour rembourser des dettes. Le problème, dans ce cas, c’est de déterminer à qui on enlève de l’argent.

Rencontre CiViQ : Les politiques d’austérité sont inefficaces et accroissent la dette publique