ITV sur le site « RT en Français »
Pour Bastien Faudot, candidat à la présidentielle du MRC, la victoire de Hamon peut être une bonne nouvelle pour la gauche. Après 30 ans d’inertie et de «vide intellectuel», il appelle à un large travail de fond pour redonner du sens au politique.
RT France : Selon vous, Benoît Hamon doit-il sa victoire à la primaire à ses idées ou à son opposition à Manuel Valls qui incarnait le quinquennat décrié de François Hollande ?
Bastien Faudot : L’un n’empêche pas l’autre, ou du moins il ne faut pas faire l’erreur d’opposer l’un à l’autre. A l’évidence, les frondeurs ont changé de côté. Initialement, le mouvement de la fronde socialiste était minoritaire, or il ne l’est plus aujourd’hui. Cette primaire illustre évidemment le rejet du virage social-libéral que François Hollande a voulu imposer à sa famille politique et à l’ensemble de la gauche.

Des députés comme Benoît Hamon, mais également des communistes ou d’autres partis ont essayé de rappeler à ce gouvernement le contrat qui le liait avec les Français. Mais ce qu’il faut aussi prendre en compte dans la victoire de Benoît Hamon, c’est le désir et besoin de renouvellement dans la classe politique. Les électeurs quels qu’ils soit annoncent que «cela ne se passera pas comme vous nous avez annoncé que cela se passerait». Cela a été vrai pour le Brexit, aux Etats-Unis avec Donald Trump, mais également pour les primaires de la droite comme de la gauche. Le vote pour Benoît Hamon a cette dimension très nette d’un peuple qui veut réaffirmer face à l’ordre établi que la source de toute légitimité en démocratie c’est le peuple et les citoyens. On ne viole pas la volonté populaire impunément. 
Benoît Hamon a été le seul dans cette primaire d’avoir l’audace de dire «Il faut que l’on change de cycle politique»
Sur le plan des idées, bien que je sois en désaccord sur certaines approches de Benoît Hamon, il a été le seul dans cette primaire à avoir l’audace de dire «il faut que l’on change de cycle politique». Face à la crise politique que nous connaissons, qui est aussi une crise de la pensée politique, nous devons rénover de fond en comble le logiciel. Ce travail est évidemment inachevé. Je vois cela comme un premier mouvement de la part de Benoît Hamon. Mais il a eu ce mérite qui n’est pas mince de sortir de la dialectique politique qui a été conçue dans les années 1970. Sans oublier qu’il a su parler à la jeunesse et cela a fait sa force dans cette primaire.
RT France : Benoît Hamon a appelé au dialogue et au rassemblement de l’ensemble de la gauche. Jugez-vous cela possible et seriez-vous prêt à répondre à cet appel ?
B. F. : Je suis candidat à l’élection présidentielle pour le MRC depuis presque un an. J’ai été désigné par mon parti le 7 février 2016. Néanmoins, personne politiquement à gauche ne peut se désintéresser du jour qui suivra le premier tour de l’élection présidentielle. C’est une responsabilité collective. Je n’ai jamais refusé par principe de discuter avec qui que ce soit. Cela a été le cas avec Jean-Luc Mélenchon, qui ne l’a pas souhaité jusqu’ici, bien qu’il y ait eu des échanges organiques entre nos organisations politiques. Je ai aussi essayé de dialoguer avec les quelques hiérarques de la rue Solférino qui pensent encore pouvoir définir ce qu’est la gauche dans ce pays. Ce qui s’est révélé sans succès avec l’éviction de ma candidature à la primaire de la Belle Alliance. Avec Benoît Hamon, la situation est différente. Nous nous connaissons bien. Je suis donc favorable à une discussion politique mais il est beaucoup trop tôt pour savoir sur quoi ce dialogue pourra déboucher. A mon sens, cette discussion doit avant tout être un échange sur le fond. C’est-à-dire ne pas seulement échanger sur l’élection 2017 mais sur une rénovation d’une doctrine de gauche pour les quinze ou vingt ans à venir. C’est cette ambition qui doit primer.
La gauche, depuis 1983, s’est simplement contentée de conquérir des places, des honneurs et des postes. Elle a occupé le pouvoir sans l’exercer
Il faudra aussi un échange sur la stratégie politique pour en finir avec celle qui a mené la sociale démocratie dans l’impasse. S’interroger sur la stratégie de la France au sein de l’Union européenne mais aussi celle de la gauche pour reconstruire de l’idéal, pour faire des idées le moteur de notre engagement. Si c’est pour avoir des discussions de boutiques et d’appareils à appareil, cela ne sert à rien. Il ne faut surtout pas s’enfermer dans les vieux appareils. Cette façon de faire est déjà morte, même si de nombreuses personnes font semblant de ne pas s’en rendre compte. La seule question qui compte c’est de savoir si la gauche sera désormais capable de mettre le débat d’idées au cœur d’un contrat de reconquête populaire et du pouvoir. Malheureusement, depuis 1983, la gauche s’est simplement contentée de conquérir des places, des honneurs et des postes. Elle a occupé le pouvoir sans l’exercer. Exercer le pouvoir, cela veut dire être à la hauteur du contrat qu’on a passé avec les citoyens. Quand on leur dit «Je renégocierai le traité de Lisbonne», on se doit de le renégocier. Cela fait trop longtemps qu’on a perdu l’honneur en politique. C’est pourtant une question centrale.
Nous ne faisons pas partie de la génération d’après-guerre qui a connu les 30 glorieuses et qui se trémousse dans la mondialisation
Benoît Hamon incarne aussi une autre génération. Je pense que c’est tout à fait essentiel. Nous ne faisons pas partie de la génération d’après-guerre qui a connu les 30 glorieuses et qui se trémousse dans la mondialisation. Notre génération a vécu des temps bien plus difficiles avec des questionnements différents. Il nous faut des représentants qui en sont conscients. C’est en cela que le dialogue est important.
Le problème majeur des Français aujourd’hui c’est la raréfaction du travail et le chômage de masse. C’est la question sociale et celle de la réorganisation du travail
RT France : Sur quels sujets la gauche devrait-elle mettre en place cette volonté d’amener des idées neuves et dont vous aimeriez discuter avec Benoît Hamon ?
B. F. : Un projet de reconquête à gauche sans l’affirmation d’une souveraineté populaire ne m’intéresse pas. J’attends également des engagements clairs sur la nation et de la laïcité. Il faut se demander comment faire la France de 2017 et comment penser celle de 2030. Ce sont d’abord aux Français que nous devons des comptes. Il y a aussi des sujets sur lesquels j’aimerais des ajustements. Il y a bien sûr le revenu universel ou la question de la sixième république. Je pense que la crise politique que nous traversons n’est pas celle du contenant et de notre constitution, mais de contenus et d’orientations politiques. Le problème majeur des Français aujourd’hui c’est la raréfaction du travail et le chômage de masse. C’est la question sociale et celle de la réorganisation du travail qui sont au cœur de tout cela. Benoît Hamon a avancé un certain nombre de positions là-dessus. Il faut maintenant pousser cette réflexion. Personnellement, je ne pense pas que le travail soit une aliénation mais un facteur d’émancipation. Je préfère le travail universel au revenu universel. Tous ces sujets-là méritent d’être discutés avec profondeur et non pas d’être bricolés avant une échéance électorale.  
Il y a un vide intellectuel considérable à gauche qui est le produit de trente années de démission et de renoncement
RT France : Un tel chantier pour refonder une vision de gauche semble extrêmement ambitieux à quelques mois de l’échéance présidentielle. Espérez-vous qu’une telle entente soit possible d’ici au mois d’avril ?
B. F. :
 On sait très bien que la gauche est dans une grande difficulté pour cette élection. En parallèle, tout le pays est traversé par une crise considérable et les citoyens ne savent plus à quel saint se vouer. Il y a donc un électorat extrêmement volatile car pour l’instant il n’y a pas de projet pour la France. Prenons l’exemple d’Emmanuel Macron, quel est son projet ? Quelle est sa ligne politique ? Il y a un vide intellectuel considérable à gauche qui est le produit de trente années de démission et de renoncement sur le plan idéologique et d’absence de réflexions. Dans ce climat-là, Emmanuel Macron incarne une sorte de logique d’attrape-tout sans avoir besoin de ne rien dire. Ce n’est qu’une opération de mécanique électorale pour draguer un électorat qui n’est pas encore sédentarisé. Car les gens ne savent pas vraiment ce qu’est Emmanuel Macron, ils ne peuvent donc être contre lui. D’une certaine manière, on ne peut pas s’opposer à «rien». Globalement, il est le candidat du système qui essaie de se faire passer pour un candidat anti-système.
Il faut inventer le monde d’après et tourner la page sur les échecs et mirages sociaux-libéraux successifs
Je pense donc qu’il y a un espace assez large à gauche dans les têtes et cœurs de nos concitoyens pour apporter un nouveau souffle, de nouvelles visions. Cela demandera un travail considérable qui ne sera pas fini en avril 2017. Il faut avoir l’honnêteté et l’humilité – comme le fait d’ailleurs Benoît Hamon – de ne pas se présenter comme un homme présidentiel. C’est d’ailleurs, à mon avis, l’une des contradictions de Jean-Luc Mélenchon qui veut réunir la France insoumise sous le panache blanc d’un homme providentiel. Tout cela est fini. Il faut plutôt reprendre le travail de réflexion politique dans ce qu’il a de plus humble mais également de stimulant. Je pense qu’il faut se présenter devant les Français non plus avec des réponses toutes faites mais avec des idées nouvelles et une ligne politique nouvelle. La gauche est aujourd’hui orpheline d’une grande vision de et pour la France. Nous vivons peut-être ses premières renaissances. Néanmoins il faut avoir l’honnêteté de dire que nous n’aurons pas fini ce travail-là au mois d’avril. Cela peut cependant être la première vraie bonne nouvelle depuis trois décennies pour la gauche. La nouvelle d’un signe de vie. Jusqu’ici la gauche et surtout le parti socialiste sont restés dans une logique de fidélité et de soumission à des structures politiques par intérêt et calcul. Il faut inventer le monde d’après et tourner la page sur les échecs et mirages sociaux-libéraux successifs. C’est cela le grand défi qui attend la gauche.

Bastien Faudot : «La gauche est aujourd’hui orpheline d’une grande vision de la France et pour la France»