FIGAROVOX/ENTRETIEN – Des membres de la gauche du PS se sont élevés dans une tribune contre la politique du gouvernement. Alors que ceux-ci ont été de fervents partisans de la construction européenne, Laurent Bouvet trouve difficile de voir dans ce texte autre chose qu’un mouvement d’humeur.
Laurent Bouvet est professeur de science politique à l’UVSQ-Paris Saclay. Son dernier ouvrage, L’insécurité culturelle, est paru chez Fayard.

LE FIGARO. – L’avant-projet de loi El Khomri a fait sortir Martine Aubry de son silence. Avec d’autres personnalités dont Daniel Cohn-Bendit, la maire de Lille fustige la politique menée par le gouvernement à travers une tribune publié dans Le Monde. Que révèle ce texte sur les clivages idéologiques qui traversent la gauche? Est-ce la querelle des anciens et des modernes revisitée?

Laurent BOUVET. – Cette tribune signée par des responsables politiques et des personnalités intellectuelles est un signe de plus du processus de décomposition-recomposition de la gauche française auquel nous assistons depuis un moment déjà mais que le quinquennat de François Hollande aura accéléré – et qu’il pourrait bien porter à son terme en 2017 en cas de défaite à la présidentielle.

Le vieux clivage entre une gauche clairement antilibérale (aussi bien économiquement que du point de vue des «valeurs», c’est-à-dire à la fois sur les enjeux de liberté, d’égalité, de sécurité et de frontière) et une gauche plus libérale (à la fois économiquement et sur les «valeurs») a explosé. La conversion à la construction européenne telle qu’elle se pratique depuis plus de 30 ans a bouleversé, en profondeur, cette distintion quasi-architectonique mais sans rendre plus lisible, au contraire, le paysage politique.

On se retrouve aujourd’hui face à des positionnements plus difficiles à lire et à comprendre politiquement. Ainsi, les signataires de cette tribune apparaissent-ils comme nettement moins libéraux économiquement que l’éxécutif actuel (ils se prononcent contre la flexibilisation du marché du travail et contre la politique de l’offre) mais bien plus libéraux que celui-ci quant aux «valeurs» (sur la déchéance de la nationalité). Tout ceci alors que l’ensemble de ces responsables politiques, signataires de la tribune comme ceux qui sont mis en cause ont été de fervents partisans de la construction européenne (de Maastricht en 1992 au Traité constitutionnel en 2005 si l’on retient les deux référendums européens).

«Que restera-t-il des idéaux du socialisme lorsque l’on aura, jour après jour, sapé ses principes et ses fondements?» s’interrogent les pétitionnaires. Qu’on soit favorable ou pas à la politique du gouvernement, celle-ci peut-elle toujours être qualifiée de politique socialiste ou même tout simplement de politique de gauche?

Comme toujours en pareil cas, cela dépend du point d’observation que l’on privilégie. Il ne suffit pas en effet de dire «voilà ce qui est de gauche, voilà ce qui ne l’est pas». Nul ne peut, ni de l’intérieur de la gauche ni à l’extérieur, juger avec certitude de cette appellation politique. Je laisse de côté ici le socialisme qui a une définition précisen en histoire des idées politiques et qui n’existe plus comme réalité doctrinale aujourd’hui que de manière marginale. L’appellation «socialiste» étant devenue, de longue date, un synonyme de «gauche de gouvernement» en France, localement comme nationalement.

Si l’on se place au sein de la gauche française actuelle, telle qu’elle existe aujourd’hui à travers ses différentes forces politiques, très largement formées en fonction de représentations et clivages anciens, la politique menée par le gouvernement n’est plus conforme aux canons de cette gauche. Si l’on se place du point de vue de ce qui a été réalisé par quasiment l’ensemble des partis et gouvernements de gauche en Europe depuis 15 ans, il s’inscrit en revanche clairement dans cette perspective.

C’est ce décalage croissant entre la perception française, à gauche, et la réalité de l’exercice du pouvoir par la gauche, dans toute Europe, qui rend les choses difficiles à comprendre. Car c’est précisément l’alignement européen du pays, gauche et droite de gouvernement confondues, qui a transformé les lignes de force politiques nationales, sans que le paysage institutionnel des partis ne s’adapte. Ce qui a d’ailleurs permis au FN d’engranger, de monopoliser presque, la protestation antieuropéenne et ses conséquences diverses sur le pays.

Qui est donc réellement «de gauche»? Ceux qui proclament dans une tribune qu’ils le sont alors même qu’ils ont accompagné quand ce n’est pas encouragé depuis près de 30 ans la transformation du Parti socialiste sous la contrainte européenne? Ou ceux qui expliquent aujourd’hui assumer totalement la politique menée alors qu’ils sont issus de la même matrice idéologique que les premiers? Trop peu et trop tard pourrait-on rétorquer aux uns et aux autres.

Reste la question de la déhéance de la nationalité qui est, à juste titre, abordée dans la tribune Aubry comme un enjeu non de «gauche» mais républicain. C’est d’ailleurs le seul moment, étrangement, où la République est évoquée et invoquée.

Le fait que François Hollande ait fait du discours Bourget son principal voire son seul discours de campagne, à la fois son emblème et sa référence, est devenu, en soi, un problème. Tout ce qu’il a pu dire par ailleurs pendant sa campagne pour la présidentielle a été occulté par ce discours, notamment les déclarations souvent très prudentes et parfois ambigues du candidat sur la manière dont il entendait aborder son quinquennat notamment au regard de la question économique. Ce discours avait un côté beaucoup plus symbolique que programmatique. Ainsi a-t-il annoncé clairement pendant sa campagne à la fois qu’il réduirait le déficit budgétaire et qu’il renégocierait le «traité budgétaire» européen. Or on sait, depuis, qu’en renonçant à renégocier les conditions de l’application des critères européens au budget français en juin 2012, il s’est contraint pour l’ensemble de son quinquennat à une politique d’austérité sans précédent.

L’autre chose qui est frappante tout de même, c’est que tous ces responsables socialistes qui fréquentent François Hollande de longue date, depuis plus de 20 ans pour certains d’entre eux, et qui l’ont connu, longuement, comme chef de parti, semblent le découvrir. Ils font mine de s’apercevoir seulement maintenant de sa grande capacité d’adaptation aux circonstances et sa, plus grande encore, plasticité idéologique! On a envie de le dire qu’ils sont soit très naïfs soit très cyniques.


La politique de l’offre montre ses limites. Sur le million d’emplois promis après le pacte de compétitivité, quelques dizaine de milliers tout au plus ont été effectivement créés…

Le juge de paix en matière de politique publique est, en effet, l’efficacité – dès lors que l’on a accepté de se situer dans un cadre idéologique donné comme c’est le cas avec la contrainte européenne. Or, comme vous le soulignez, la politique choisie ne donne pas de résultats probants. Ni du point de vue de l’emploi ni du point de vue du pouvoir d’achat. Et ce, alors même que nos concitoyens se sentent de moins en moins protégés, de tous les points de vue, par la puissance publique. Si bien que les lourds efforts consentis, notamment en matière fiscale, sont vus comme vains. Seules les grandes entreprises semblent tirer finalement profit de la politique menée comme l’amélioration de leurs résultats en témoigne chaque jour.

Deux questions sur la politique économique du gouvernement restent posées.

Pourquoi François Hollande n’a pas choisi son fameux «cap» plus tôt, afin, comme il ne cesse pourtant de le répéter, d’en récolter les fruits avant la fin de son quinquennat? Dès lors qu’il avait privilégié l’orientation qui est aujourd’hui la sienne dès l’été 2012, il est étrange qu’il n’ait pas lancé la réforme du marché du travail à ce moment-là par exemple. L’entreprendre aussi tard reste difficilement compréhensible.

Comment, alors que les deux orientations de l’austérité budgétaire et de l’amélioration de la compétitivité des entreprises ont été décidées, l’éxécutif n’a pas jugé bon d’envoyer des signaux de rééquilibrage politique «à gauche»? Le «mariage pour tous» n’en n’était pas un même s’il a été, imprudemment, érigé en symbole au début du quinquennat. Ainsi, la réforme fiscale d’ampleur qui avait été promise, très clairement elle, par le candidat Hollande, n’a-t-elle jamais été entreprise alors qu’elle aurait pu constituer un bon signal de rééquilbrage de la politique menée.

Sur le plan purement politique, cette tribune peut-elle être selon vous la première pierre d’une candidature Martine Aubry à la présidentielle?

Il me semble très difficile de voir dans cette tribune autre chose qu’une forme de mouvement d’humeur. A la fois tardif et étonnant comme je l’ai dit plus haut. En tout cas, je ne vois pas sur quel projet politique alternatif, au sein de la gauche française, pourrait s’appuyer une candidature Aubry à la présidentielle. Sans même parler des conditions de sa réalisation, à travers des primaires par exemple.

Un projet alternatif supposerait en effet une rupture très nette avec le cadre idéologique d’ensemble actuel, donc avec la contrainte européenne sous sa forme allemande et avec l’euro en particulier. Or il me paraît inenvisageable que Martine Aubry puisse se lancer dans une telle aventure.

Est-ce le retour de la gauche dite socialiste ou son dernier baroud d’honneur?

Ni l’un ni l’autre. Les querelles quasi-trentenaires qui continuent de se régler ainsi au sein ou en marge d’un parti comme le PS ressemblent à une politique zombie, de morts-vivants même si certains de ses acteurs sont encore jeunes au regard des critères politiques français. On est en effet aujourd’hui au bout du bout d’un cycle politique et de la génération qui va avec: celui de l’accession comme force d’alternance du PS au pouvoir (à quatre reprises depuis 1981). Idéologiquement, l’impasse est totale et c’est sans compter avec la crise profonde de la forme-parti elle-même.

Bref, la gauche française, celle qui aspire à gouverner le pays du moins, a besoin d’un renouvellement profond et tous azimuts. Les élections de 2017 pourraient bien, de ce point de vue, marquer la fin de ce cycle et de cette génération qui ont commencé dans les années 1980, et permettre l’ouverture de nouvelles perspectives tant idéologiques qu’organisationnelles.

Laurent Bouvet : « Martine Aubry l’européenne est-elle aussi socialiste qu’elle le clame ? «